Chapitre 1 — La France après les chocs pétroliers : une urgence énergétique
Le contexte : une dépendance brutalement révélée
L’article d’Yves Lenoir est écrit dans un contexte très particulier.
Les deux chocs pétroliers de 1973 puis 1979 ont bouleversé toute la politique énergétique française. En quelques années, le prix du pétrole est multiplié plusieurs fois, révélant brutalement la dépendance du pays aux importations. La facture énergétique s’emballe, et l’État est contraint de repenser en profondeur sa stratégie.
La réaction de la France repose sur trois axes :
- le programme nucléaire civil, lancé par le plan Messmer de 1974 ;
- les économies d’énergie ;
- l’électrification du chauffage.
EDF cherche donc de nouveaux débouchés pour l’électricité que produiront les futures centrales nucléaires. Les pompes à chaleur apparaissent alors comme une solution idéale : elles permettent de remplacer une partie du fioul par de l’électricité, tout en affichant un COP1 apparent de 2 à 3 — soit deux à trois fois plus d’énergie thermique restituée que d’énergie électrique consommée.
Le programme PERCHE : une bonne idée lancée trop vite
Le concept retenu par EDF est élégant. Le programme PERCHE — acronyme de Pompe à chaleur En Relève de CHaudière Existante — ne cherche pas à remplacer les installations existantes, mais à s’y greffer :
- on conserve la chaudière au fioul en place ;
- la pompe à chaleur assure le chauffage tant que la température extérieure reste modérée ;
- lorsque le froid devient important, la chaudière reprend automatiquement le relais.
Cette approche présente plusieurs avantages : elle évite de remplacer complètement l’installation existante, réduit significativement la consommation de fioul, et conserve la chaudière comme sécurité. EDF lance alors une campagne de promotion très importante, et le marché décolle rapidement : on passe d’environ 1 000 PAC vendues par an à 40 000–50 000 unités au pic des ventes, au début des années 1980.
Mais la croissance est trop rapide pour être maîtrisée. Les fabricants improvisent des modèles insuffisamment éprouvés, beaucoup d’installateurs n’ont aucune formation frigorifique, les machines sont souvent mal dimensionnées — et certaines deviennent bruyantes, corrodent rapidement ou consomment bien plus que prévu.
En 1982, EDF relance le programme avec un objectif affiché de 100 000 unités par an à partir de 1985. En 1984, le ministère de l’Industrie répond encore sur un ton très optimiste à une question parlementaire sur le sujet. L’État ne reconnaît aucun échec.
Pourtant, c’est précisément ce décalage qu’Yves Lenoir pointait : pendant que la communication officielle reste triomphante, les difficultés de terrain deviennent évidentes. Le contre-choc pétrolier de 1986 viendra achever un marché déjà fragilisé par sa propre mauvaise réputation. Selon une étude du ministère de l’Écologie sur la filière PAC, les ventes atteignent 40 à 50 000 unités au pic, « puis elles s’effondrent à la suite du contre-choc pétrolier mais également de la mauvaise qualité de certains équipements et installations ». La pompe à chaleur mettra près de quinze ans à s’en remettre.
Note historique. EDF avait produit des films techniques de formation intitulés Perche C et Perche T, destinés aux installateurs — preuve de l’importance stratégique accordée au programme. Ces documents restent aujourd’hui difficiles à retrouver dans les archives accessibles au public.
Une technologie discréditée, des principes pourtant solides
L’échec du programme PERCHE ne signifie pas que la pompe à chaleur était une mauvaise idée. Les principes thermodynamiques sur lesquels elle repose sont indiscutables. Ce qui a fait défaut, c’est la mise en œuvre : matériels immatures, installations bâclées, dimensionnements approximatifs.
C’est dans ce climat de désillusion qu’Yves Lenoir, journaliste scientifique à Science & Vie, se rend en Finlande. Il y a découvert une approche radicalement différente — et c’est cette rencontre, avec le professeur Risto Suominen de l’université de Jyväskylä, qui fait l’objet du chapitre suivant.
COP (Coefficient of Performance, ou coefficient de performance) : rapport entre l’énergie thermique fournie par la pompe à chaleur et l’énergie électrique qu’elle consomme. Un COP de 3 signifie que pour 1 kWh d’électricité consommé, la machine produit 3 kWh de chaleur — les 2 kWh supplémentaires étant prélevés gratuitement dans l’environnement (sol, air, eau). C’est ce rapport qui fait tout l’intérêt économique de la technologie, et qui sera au cœur des travaux du professeur Suominen. ↩︎
